ISIDORE ISOU
entretien avec Roland Sabatier

Roland Sabatier - Près de 60 ans après la création
de la poésie et de la musique lettristes, et, malgré ton manifeste, Introduction
à une nouvelle poésie et une nouvelle musique, publié chez Gallimard en
1947, malgré également tes nombreux écrits destinés à positionner l’originalité
de ton apport dans l’histoire du lyrisme et de l’art des notes, il persiste
encore, chez plusieurs, l’idée que le lettrisme serait redevable au dadaïsme de
l’expression phonétique. Comment
expliques-tu celle situation d’incompréhension qui dure?
Isidore Isou - D’après moi, pour le
positionnement d’un certain nombre de valeurs, il faut parfois un siècle, au
moins. Le Christianisme a eu besoin d’un siècle pour venir convertir l’Europe. La
Renaissance a eu besoin de plusieurs centaines d’années pour s’imposer, pour
que soit imposés Michel-Ange, Botticelli et autres... Il y a eu la Renaissance
Grecque, mais tu sais, longtemps, les manuscrits de Platon n’étaient pas
connus, ceux d’Aristote non plus. Ensuite, n’oublie pas qu’un certain nombre
d’impressionnistes ne se sont pas immédiatement imposés, que, par exemple, Van
Gogh s’est suicidé à trente et quelques années, incompris, que des directeurs de
musée disaient :“Tant que je serais vivant aucun
Gauguin n’entrera dans mon musée”. N’oublie pas que l’État n’a pas acheté de
Picasso avant 1950 et quelques, etc... ll y a des
valeurs qui ont vaincu assez vite, c’est vrai, mais il y en a d’autres qui
apportent une révélation profonde, qui sont durables mais auxquelles il faut du
temps pour s’imposer. Et puis, reste que ces victoires n’existent que pour une
certaine couche de la population, que d’autres types sont très arrièrés... Quelques
fois, une victoire demande beaucoup de temps. De son temps, on n’acceptait pas
Cézanne, c’est après sa mort qu’un certain nombre de ses toiles ont été
achetées... Le calcul infinitésimal de Leibnitz, il n’y avait peut-être que
six personnes qui le comprenaient même au moment où les gens parlaient de lui,
c’est la même chose pour L’Hospital, Newton, etc... Il faut du temps pour que de
nouvelles valeurs s’imposent. Ainsi nous devons être heureux de ne pas avoir
été crucifiés comme Jésus, ou de ne pas nous être suicidés comme Van Gogh
et de n’être pas partis dans les îles mourir syphilitique comme Gauguin. Je
crois que nous avons vaincu au près d’une certaine élite pour qu’ensuite soit
possible une compréhension plus large de ces valeurs. Il y aura des batailles
qui devront se faire pendant des dizaines d’années et même des siècles après
nous.
Roland Sabatier - C’est une bataille et
elle semble avoir son point d’origine dans la publication de La poésie des
mots inconnus du plagiaire du “zaoum’ (Isou se refuse à nommer certains artistes pour des raisons
exposées plus loin. lI s’agit de Ilja Zdanevitch, connu sous le nom d’Iliazd -
NdR), paru en 1949.
Isidore Isou
- Non! non! ah non! Elle a son origine dans L’introduction
à une nouvelle poésie et une nouvelle musique de 1947. C’est ça la
question?
Roland Sabatier - Je comprends, mais ce
débat, il avait une cause...
Isidore Isou - Qu’est-ce que je dis en
1946? Je dis, naturellement il y a eu des precurseurs, je les ai appelés les pre-lettristes. Et ces
pré-lettristes je les ai trouvés même dans la poèsie folklorique qui avait des
milliers d’années. J’ai cité un certain nombre de ces poètes, j’ai cité les Poèmes
à hurler et à crier de l’ami d’Apollinaire (Pierre-Albert Birot - NdR). Mais quand je l’ai rencontré
et sa femme aussi, il m’a dit "on ne croyait pas aux lettres”. Ces gens ne
croyaient pas aux lettres... Dans mon manifeste, il y a deux parties. Il y a
celle des lieux-communs, contre les mots, et la partie d’inedits. Qu’est-ce
qu'il y a d’inédit chez moi ? C’est
la systématisation. C’est la première école qui s’occupe de la lettre en
elle-même, des consonnes et des voyelles et de nouvelles lettres. C’est ça le
commencement et c’est ensuite que tous les dadaïstes encore vivants on dit
qu’ils avaient fait ça eux aussi. Mais j’avais trouvé des glossolalies de
l’époque d’Homère... Quand je suis allé voir pour la première fois cet ami
d’Apollinaire, il m’a dit: “Vous lisez d’une autre façon que nous”... Mais eux,
ils ne lisaient pas, ils les jetaient...
Roland Sabatier - Justement... après
l’apparition du lettrisme et seulement après, des dadaïstes ont revendiqué des
compositions typographiques comme des poèmes...
Isidore Isou - ... Oui, mais j’étais alors remonté plus loin dans
les précurseurs du lettrisme... j’ai même trouvés des bribes de lettres dans
Aristophane, dans la Comtesse de Ségur, par exemple...
Roland Sabatier - Oui, mais, Aristophane
et les glossolalies, on ne disait pas que c’était de la poésie ni de la musique
phonétique.
Isidore Isou - Non...
Roland Sabatier - Alors qu’avec La
poésie des mots inconnus, c’était d’emblée dire voilà...
Isidore Isou - Non! mais, c’est
après l’apparition du lettrisme.
Roland Sabatier - Justement, après le lettrisme... alors
pourquoi y a -t-il de la résistance?
Isidore Isou - Il y a toujours de la résistance... Il y a
de la résistance devant Cézanne, devant Monet, devant Gauguin... Tu veux que
tout de suite tout le monde accepte tout, alors qu’il y a un million d’illettrés
en France... qui ne savent à peine ni lire ni écrire. . . Je ne peux les voir
ni les recevoir.
Roland Sabatier - Il y a deux formes de résistance, celle
fondée sur l’ignorance, qui ne comprend pas le nouveau, et celle qui se fonde
sur l’idée que ça aurait été fait avant par d’autres...
Isidore Isou - Mais toujours... Quel
que soit l’apport, on trouve des précurseurs... pour Pasteur, on dira qu’on
faisait des vaccins avant. En Turquie, on
introduisait des vaccins... Pasteur n’a jamais dit qu’il avait découvert
le vaccin... c’est un anglais... il a trouvé les microbes pathogènes. Avant lui
on cherchait les microbes pathogènes inconnus dans la passion. On disait “les
esprits animaux”, comme Descartes ou autres... C’est
Pasteur qui les a précisés, tu comprends? ... Pour tout ce qu’on apporte on
trouve des précurseurs... li y a deux positions soit il n’y a rien de nouveau
sous le ciel, tout a existait déjà; soit on dit, il y a tout de même une
évolution, un progrés. une création. Je crois quil y a une création... Moi, si
j’ai créé la poésie phonetique c’est parce que je me suis dit : j’ai besoin des
mots pour la conversation, pour la médecine, pour la chimie, la physique,
etc... mais je n’ai plus besoin de la poésie à mots, poésie qui va d’Homère à
Victor Hugo et Baudelaire et de Baudelaire jusqu’à la pataphysique de Jarry... Moi, en réalité je n’ai jamais aimé Dada. Etre Dada c’est vivre
dans l’incohérence, ce n’est pas possible, méme une journée. Ce serait une vie
démente. Dada n’était pas une conception de vie... Bien-sûr, il y avait Dada,
le Surréalisme mais je les ai vus sur le plan esthétique et pas du tout sur le
plan totalitaire... Ensuite a commencé l’escroquerie, comme on a fait pour
Picasso en disant : c’est l’art nègre. Les gens n’ont pas compris que Picasso
représentait une phase ciselante, une phase qui venait des impressionnistes, à
Cézanne, à Van Gogh, à Gauguin avec les fauves, à Matisse, et qu’il en faisait autre chose. On
disait : Picasso, c’est un plagiaire...
Roland Sabatier - Il y a quand même une
ressemblance, même si elle est superficiefle, entre le masque nègre et le
cubisme de Picasso, mais là on a des poèmes qui ressemblent aux tiens et que tu
traduis pour montrer que ce ne sont pas des poèmes phonétiques, mais des poèmes
écrits dans des dialectes, comme Karawane ou d’autres oeuvres... C’est a
qu’on t’oppose.
Isidore Isou - On m’a trouvé des
précurseurs comme on en a trouvés à Picasso.
Roland Sabatier - Parlons de toi... On
t’oppose des poèmes phonétiques, considérés comme tels parce qu’ils ne sont pas
traduits eri français. Or toi, tu en as donné des traductions et ce sont des
poèmes à mots...
Isidore Isou - ... Oui...
Roland Sabatier - Pourquoi, dès
l’instant où, en donnant une traduction, tu montres que ce sont des poèmes à
mots, on s’obstine encore à dire qu’ils sont phonétiques?
Isidore Isou - Parce qu’ils
s’obstinent tout le temps, contre Picasso, contre Lavoisier, contre n’importe
quel créateur, contre Max Planck... Il y a toujours des gens qui s’obstinent
dans le passé, dans la bêtise, dans la réaction... tu ne vois pas le retour de
l’hitlerisme et tout ça, il y a des gens qui continuent à étre réactionnaires.
Roland Sabatier - Donc, cette situation n’est pas
anormale, il faut simplement poursuivre une lutte culturelle...
Isidore Isou - Oui... Et ensuite
penser qu’il faut s’imposer dans les écoles, pour faire que les gens
comprennent... Il faut transformer les programmes scolaires pour que les
créateurs soient compris. Même la musique, si on fait écouter Bach à un
indigène il ne comprendra pas, il jette ça et dit que c’est de la sorcellerie. En
réalité, Bach, c’est tout de même important pour la musique. Mozart, c’est
important pour la musique, tu comprends?
Roland Sabatier - Dans la poèsie dadaïste, tu penses que toutes les oeuvres qui se
placent dans cette expression, sont des ready-made sonores...
Isidore Isou - … sont des ready-made sonores, composés en général de mots. Ce sont
des combinaisons de mots mélangés avec n’importe quoi, comme on trouve dans
Nostradamus.
Roland Sabatier - Ou même dans l’exotisme... Je
pense aux fameux poèmes maoris de Tzara qui sont repris et récités comme des
chefs-d’oeuvre de la poésie, qui sont simplement des poèmes dans un dialecte.
Donc, il n’y a pas de poèmes phonétiques.
Isidore Isou - Si tu lis Tzara, le
dernier tome de ses ceuvres, le 5, il dit : les lettristes croient qu’ils sont
les premiers mais dans telle ou telle poèsie d’Apollinaire... Mais je l’ai dit
dans Introduction..., j’ai dit qui’l y a des précurseurs, des gens qui
ont pressenti que nous allions venir, mais ils n’existaient pas en tant que
lettristes évidemment. Dans mon premier manifeste, il fallait donc voir deux
choses: les lieux-communs, contre les mots, et la partie inédite, la partie
constructive. Et la partie constructive projette la création d’oeuvres
ampliques et ciselantes dans la phonétique et tout ce qui est constructif n’a
rien à voir avec Dada qui est destructif.
Roland Sabatier - Bien sûr... Mais ce
que tu fais peut aussi étre destructif, avec le lettrisme.
Isidore Isou - Oui, mais là, c’est
purement esthétique, eux ils voulaient détruire la vie...
Roland Sabatier - Donc, avec le
n’importe quoi destructeur de Dada s’achève l’histoire de la poésie à mots?
Isidore Isou - Voilà
Roland Sabatier - Par le persiflage et
la dérision...
Isidore Isou - Et encore, moi je
n’acceptais pas cela. Dada c’était banal et le surréalisme... Pour moi, le
dernier, c’était plut6t Jarry, avec les conneries, la pataphysique, etc... Dada
c’était de la sous-pataphysique, toujours destructeur... Jarry, il utilisait le
mot merdre et cornegidouille et puis il se foutait de la
science... tu sais, l'appareil à faire de la merde... et puis eux ils faisaient
la même chose jusqu’à l’ennui, il n’y avait rien... Breton les a quittés, il a
rompu avec Dada parce qu’il trouvait que c’était rien, toujours les mêmes
blagues, les cloches, les masques... Il
le dit dans son entretien avec Parinaud. Il a quitté les dadaïstes parce qu’il voulait faire
quelque chose de moderne, mais Tzara ne savait pas être moderne. Tu comprends?
... Par contre, j’ai été impressionné par Apollinaire, les Calligrammes. On n’a
pas expliqué les Calligrammes. Tu sais, en réalité, il disait que c’étaient une
suite de vers libres. On a commencé à trouver les poèmes d’Apollinaire importants
et on a fait une exposition. Mais les poésies d’Apollinaire c’était des jeux,
avec des mots. En réalité, pour lui, la poésie c’était la versification de
sonnets, les pieds égaux, les iambes. Les Calligrammes c’étaient ça aussi,
alors ils les a rompus pour faire quelque chose en
soi. Il avait conscience que c’était un tout mais il croyait que c’était de la
sauvagerie ancienne comme il avait été impressionné par les masques nègres... Il
était inconscient de son apport, exactement comme Tzara... Si les surréalistes
ont voulu mettre un chapitre de plus après Jarry c’est parce qu’ils voulaient
la révolution et que Jarry a fini par
être réactionnaire. Il écrit au docteur Saltas pour lui dire qu’il renie le Père
Ubu... parce qu’il n’a pas d’argent et qu’il est malade... il a
abandonné... Et puis ensuite il est devenu réactionnaire, il disait : Je veux
massacrer les juifs... les journalistes royalistes s’en sont réjouis. Jarry
fait pire que les royalistes, c’était quasiment comme Hitler, il voulait
massacrer les juifs alors que Natanson, qui était juif, l’aidait, le publiait
dans La revue bianche... Je me suis dit : même Jarry est réactionnaire.
Moi, je voulais une vision totale de tous les domaines de la culture. Dans mon
premier livre, chez Gallimard, on voit, “du même auteur”, à paraître : de la
culture, de l’economie politique, etc... etc... Il
fallait trouver autre chose parce tout a c’est du nationalisme brutal qui ne tient pas compte... des racistes... Je me suis dit :
il y a Dada au moins et aussi la poésie de la Résistance anti-hitlerienne, et
les surréalistes aussi qui sont anti-hitlériens et qui ont voulu fuir... mais
le danger c’est qu’en voulant résister ils cessèrent de faire de la poésie
évolutive. “La paillasse” Aragon (voir Documents Surréalistes de Maurice Nadeau, Ed. du Seuil,
où certains surréalistes traitaient ainsi Aragon) faisait du
sous-Apollinaire, avec Les yeux d’Elsa. Moi j’étais contre tous, contre
“la paillasse” Aragon, contre ses derniers romans réactionnaires... On se
retrouvait devant des réactionnaires de tous les cotés. On trouvait soit des
jdanovistes style “la paillasse”, mari de la putain Eisa Triolet, salope! soit on trouvait les hitleriens, alors j’ai lancé le
lettrisme. Tous ce sont accrochés à moi, tu comprends, coinme dcs vampires, il
ne faut pas citer les vampires, tu cites le type qui a fait Poésie des mots
inconnus mais c’est un vampire. En réalité il a écrit des sonnets à mots,
des romans réalistes... et l’avant-garde n’est pas russe, l’avant-garde depuis
le début de la création c’est aussi bien Virgile, les impressionnistes... elle
n’est pas russe, tu comprends?
Roland Sabatier - Surtout qu’il s’est
approprié le Zaoum qui est en fait la
propriété de Khlebnikov.
Isidore Isou - Alors il ne faut pas
le citer.
Roland Sabatier - Mais il faut que les
gens comprennent.
Isidore Isou - Je dis que ce n’est
pas digne de toi, si tu veux étre un Cézanne ou autre, de parler des escrocs
sans lendemain. Ce n’est pas à nous de parler de Déroulède ou de n’importe quelle
connerie...
Roland Sabatier - ... Donc tu
privilégies...
Isidore Isou - ... la construction, la conscience de toute
la culture, avec la chimie, la physique, la mdecine, l’économie politique,
l’économie nuclaire, l’hyperthéologie, etc... etc... et la poesie lettriste et la musique, ce n’est qu’une petite
partie de l’ensembie qui est la Kladologie.
Roland Sabatier - Ce n’est pas
utilisable dit comme ça...
Isidore lsou - ... Sì!
Roland Sabatier - ... dans le cadre d’un...
Isidore Isou - Non... attends...
Roland Sabatier - On en est à Dada. Tu
privilégies Ubu au détriment de Dada mais...
Isidore Isou
- ... la pataphysique...
Roland Sabatier - ... il n’en reste pas
moins que c’est toi qui, le premier, a placé Dada et
le Surréalisme, Tzara et Breton, dans l’histoire quintessentielle de
l’évolution de la poesie moderne.
Isidore Isou - Oui et encore
Apollinaire...
Roland Sabatier - Donc tu as défendu
Dada.
Isidore Isou - J’ai défendu la
poésie depuis les origines, depuis Homère, jusqu’à l’amplique, jusqu’à Victor
Hugo et Musset et puis de Baudelaire jusqu’à Apollinaire, Dada et les
surréalistes... je les accepte... qu’est-ce que je peux faire d’autre?
Roland Sabatier - Oui, alors que
personne ne les acceptait. qu’ils ne s'acceptaient même
pas eux-mêmes, c’était le cas de Tzara qui avait renoncé à Dada.
Isidore Isou - ça, il faut l’écrire
en gros.
Roland Sabatier - Bon... tout le
dadaïsme dans la poésie, pour toi, cest du ready-made
sonore.
Isidore Isou - Oui... destruction...
des combinaisons de mots... c’était de la sous-pataphysique.
Roland Sabatier - ... l’association
aléatoire de mots mais offerte sous forme de ready-made en tant que c’était issu de dialectes et de langages que
lon nous présentait en France...
Isidore Isou - ... Non, mais non...
en réalité les premiers poèmes dadaistes de Tzara, 25 poèmes et Monsieur
Antipyrine, c’est absurde, c’est la rencontre absurde de mots. lls n’ont jamais dit des lettres en soi...
Roland Sabatier - Je me suis mal
exprimé, je dis cela pour toute la partie dite phonétique qui est incluse dans
le dadaïsme, là ce sont des ready-made sonores...
Isidore Isou - Mais ils ne faisaient
pas attention à la poésie phonétique, ils faisaient des combinaisons de mots
absurdes...
Roland Sabatier - De mots absurdes
donc...
Isidore Isou - Des mots... rien de
phonétique...
Roland Sabatier - Donc, comme ils ne
les inventaient pas, ils allaient les chercher dans d’autres civilisations.
Isidore Isou - Non ! C’etait
majoritairement avec des mots français, est-ce que tu as lu les poèmes de
Tzara...
Roland Sabatier - ... oui, mais il y a
les mots maoris.
Isidore Isou - Oh oui, mais ça,
c’est après...
Roland Sabatier - Mais Karawane aussi...
Isidore Isou - Oui, mais l’auteur de
Karawane (Hugo Ball - NdR). je ne sais pas si
tu as lu son théâtre, il a fini dans le catholicisme.
Roland Sabatier - Oui, je suis d’accord
et également dans la philosophie du Moyen Age... Mais ce sont là les données
concrètes que les gens prennent pour les opposer au lettrisme.
Isidore Isou - Mais de façon
falsificatrice. Il faut dire que la poésie Dada c’est la combinaison de mots
français, les Calligrammes ce sont des mots. La partie phonétique on l’a
découverte après le lettrisme et cela existe depuis les glossolalies de l’époque
d’Homère... Et puis si on prend n’importe quel poème en patois breton on peut
dire que c’est du lettrisme...
Roland Sabatier - C’est ce que les
dadaïstes ont fait.
Isidore Isou - Très peu... très très
peu...
Roland Sabatier - Oui et c’est ce très
peu que l’on oppose à ton
trop qui est le lettrisme...
Isidore Isou - Oui, c’est ce que
l’on oppose à mon système constructif amplique et ciselant. C’est moi qui ai lu
les premiers poèmes ampliques et ciselants : Lances rompues pour la dame
gothique, etc... Que chacun lise mes
oeuvres... Alors si on cherche, si on fouille, on trouve les masques
nègres pour Picasso et pour moi, pourquoi pas, les glossolalies.
Roland Sabatier - Pourtant dans
l’évolution de l’art plastique, tu acceptes le ready-made visuel.
Isidore Isou - Marcel Duchamp... le ready-made visuel, c’est bien.
Roland Sabatier - Et le ready-made sonore, c’est pas bien?
Isidore Isou - Non, ça n’existe pas!
Roland Sabatier - Le Toto-Vaca de
Tzara n’est pas un ready-made sonore?
Isidore Isou - C’est un poème
nègre... Ce n’est pas un ready-made...
Ils ont essayé, mais très peu par rapport au reste de leur oeuvre, tandis que
Marcel Duchamp a une oeuvre totale et grande.
Roland Sabatier - Dans
ce ”très peu” d’une poésie qui pourrait s’apparenter, chez Dada, à une poésie
phonétique - et qui ne l’est pas, comme nous l’avons vu -
on trouve Ursonate. Quelle
analyse alors en fais-tu?
Isidore Isou - Ursonate, je
l’ai dit dans le texte qui a été publié dans la revue Le travail de l’art, c’est
un truc Dada. Si tu lis la lettre que le type de Merz (Kurt Schwitters - NdR) a écrit à Hotzman (Raoul Hausmann, hotzman en roumain signifie voleur - NdR), tu vas voir qu’il dit avoir pris des
casses d’imprimerie pour les affiches et qu’il les a utilisées. C’etait
n’importe quoi. Quand il récitait ça, il récitait un truc Dada... absurde... Tandis
que moi je veux qu’on écoute les poèmes lettristes comme on écoute Bach,
comme...
Roland Sabatier - On va parler de toi. Pour
toi, Ursonate...
Isidore Isou - ... c’est un truc
Dada...
Roland Sabatier - Tu dis Dada, on est
d’accord...
Isidore Isou - ... des casses
d’imprimeries...
Roland Sabatier - Est-ce que c’est
phonétique?
Isidore Isou - Phonétique? Peut-étre
pas... il prenait ca... n’importe quoi... d’ailleurs, l’auteur de Merz était un
caméléon, il était aussi bien expressionniste quand ça avait du succés, il
était aussi bien Dada quand Dada était populaire, et ensuite, il a voulu
devenir constructiviste... l’art abstrait... quand a avait du succés et
ensuite, il a fini par revenir à “Sturm”. Ensuite, en Norvège, il faisait des
toiles pompiers, autant que des collages. Et plus
encore...
Roland Sabatier - En allant vers toutes
ces expressions pour se les approprier, il était plagiaire, mais en faisant Ursonate
il ne copiait personne en réalité.
Isidore Isou – Sì, il copiait les
casses d’imprimene d’Hotzman.
Roland Sabatier - Non, non... C’etait des casses d’imprimerie
dont Hotzman, comme tu dis, a fait des oeuvres dont on ne sait pas si elles
sont visuelles ou sonores...
Isidore Isou - C’était des affiches.
Si tu lis Hotzman, tu vas voir qu’il est fondamentalement dadaïste... toujours
l’absurdité... Il dit que rien n’a d’importance. Il faut arréter l’absurdité ou
alors il faut manger de la merde plutòt que du pain, boire de l’urine et dormir
dans la rue avec les rats...
Roland Sabatier - Donc, tu veux dire
qu’en dehors de sa vie correspondant à des besoins d’étre vivant, tout ce qu’ll
faisait ressortissait du dadaïsme où on faisait n’importe quoi...
Isidore Isou - C’était un sous-fifre
de Dada, de Huelsenbeck. Les dadaistes disaient : nous sommes politiques. Je
dis, moi, dans un texte, que Dada a tout le temps fait le jeu de ce que Lénine
appelait le “gauchisme, maladie infantile comnluniste”. Ca veut dire qu’ils
faisaient le jeu des nationalistes allemands qui voulaient éliminer les
dégénérés et les aliénés. Chaque manifestation d’Hotzman où on criait ou
récitait des poèmes Dada - faits de mots! - a été un encouragement pour
l’hitlérisme. Ils n’avaient rien à offrir, que des rien,
des mots, des mots... de la démagogie. Ils étaient complices de l’hitlérisme.
Roland Sabatier - Et Ursonate
alors?
Isidore Isou
- Ursonate...
Roland Sabatier - Ce sont
des onomatopées? Ce sont des phonèmes inventés? Ou quoi?... On ne parle pas du sens
que ça peut avoir...
Isidore Isou : Il y a
une
partie chantée, le “gesungen” donc il ne voyait pas l’évolution de la musique
qui est allée jusqu’à la destruction des instruments, ou alors il la voyait
sans en tenir compte. Ursonate, c’est un truc Dada, qui est unique,
isolé, et qui ne devait pas étre poursuivi, comme une blague que l’on ne fait
pas deux fois… J’ai créé, moi, un système qui s’occupait des lettres, cela n’a
rien à voir avec l’expressionnisme, le constructivisme ou Dada...
Roland Sabatier : La
musique avait été détruite avant, à partir
de 1913, avec Luigi Russolo et son Art des bruits...
Isidore Isou: ...Oui...
Roland Sabatier : Or lui, il ne vient qu’en 23
où il poursuit l’accomplissement de Ursonate jusqu’en 1932.
Isidore Isou - Oui, alors on dit
c’était trés tard aprés Dada... Mais sur la quatrième de couverture de La
dictature lettriste j’ai cité des précurseurs, j’ai cité l’ami
d’Apollinaire avec Les poèmes à hurler et à crier, qui ont été faits
avant Ursonate, et on ne veut pas en tenir compte. Mais l’auteur des Poèmes
à hurler ne croyait qu’à la poésie à
mots, tu comprends ? Sa femme m’a dit: “Il n’a jamais cru à ça”. Nous, on
récitait. J’ai fait des poèmes ampliques, cohérents... avec un système et
ensuite j’ai créé un système musical alors que l’escroc de Merz avait besoin
d’un piano pour chanter, pour faire son “gesungen”... C’était du Dada, du plagiat de Dada.
Roland Sabatier - Bon, mais tu ne m’as
pas répondu pour Ursonate. C’est du Dada qui, par hasard, se retrouve
étre phonétique parce qu’il se moquait de tout, se foutait de tout? Ou c’est une réalisation phonétique envisagée en tant que
telle?
Isidore Isou - C’est un truc Dada !
...C’est faire n’importe quoi avec des mots.
Roland Sabatier - Quand précisément
entends-tu parler du promoteur de Merz pour la première fois?
Isidore Isou - Mais
aprés!
Roland Sabatier - Aprés quoi?
Isidore Isou : Aprés que soit sorti mon
bouquin, Introduction à une nouvelle poésie et une nouvelle musique, en 1947, et La dictature
Lettriste est parue en 1946... C’était dans la revue K de
Gheerbrant...
Roland Sabatier : C’était en quelle année?
Isidore Isou -
En 1947 ou 1949.
Roland Sabatier - C’est en ‘49 que, chez Gheerbrant, a été
présenté également le livre La poésie des mots inconnus.
Isidore Isou - Oui, mais dans la revue K, dédiée
à l’auteur de Merz, tu sais, c’étaient des poèmes expressionnistes. Je n’ai
entendu parler de Ursonate qu’en 1958, à la parution du Courrier
Dada, publié chez Losfeld. J’ai vu, pour la première fois, le texte, la
partition de Ursonate chez Poupard-Lieussou, dans la revue Merz, le
N°24. C’est d’ailleurs à lui que j’ai dédié mon ouvrage Les véritables
créateurs et Iesfalsificateurs de Dada, du Surréalisme et du Lettrisme
(1965-1973) (Publié dans la revue Lettrisme, 1973 - NdR)).
Roland Sabatier - C’était en quelle année?
Isidore Isou - Vers 1970, je ne sais plus...
Roland Sabatier -
C’est là que tu as vu Ursonate...
Isidore Isou - ...
pour la première fois...
Roland Sabatier - Un des
défenseurs
aveugle de Dada et du
néo-dadaïsme, que tu ne nommes plus que par le tenue de Dadachy (Il s’agit de Marc Dachy - NdR),
critique, dans le numéro 4 de la revue
Le travail de l’art, tes attaques contre l’auteur de Merz. Il conclut en
affirmant “qu’un Isou ne vaut pas le détour”. De moi-même, qui présente ton
texte dans cette revue, il dit qu’à te suivre dans tes vues je suis
“servile”...
Isidore Isou - Il ne faut plus citer
son nom... Tu sais la discussion qu’on a eu entre nous... toi, comme futur
Cézanne, tu ne dois pas citer les noms des ersatz, des plagiaires et des
escrocs, on doit balayer leur victoire sociale.
Roland Sabatier - Bon alors, cet individu-là
t’attaque, attaque ce que tu écris justement...
Isidore Isou - Je me rappelle,
c’était un agité dont j’ignorais les capacités innées et les developpements
possibles, qui pouvait aussi bien devenir un Rimbaud immortel, bénéfique pour
l’humanité, ou un escroc intellectuel quelconque, perdu dans les poubelles de
l’Histoire. Il venait nous voir et il souhaitait qu’on lui attribue Le Prix
des Créateurs que j’avais créé (Le Prix de Créateurs, que fait suite à L’anti-Goncourt, a été créé par lsidore Isou en 1974.
En 1978, le jury de ce prix - composé notamment de Isidore lsou, Eugène lonceco, René Clair,
Éric Losfeld, Maurice
Lemaître, Roland Sabatier... - a été attribué,
le 21 novembre 1977,
au restaurant Drouant, à la colleclion
Trajectoire, dirigée per Michel
Giroud aux Ed. Champ
Libre et à la revue Luna-Park, dirigée
per Marc Dachy, Transédition - NdR)... Alors, j’ai dit... pourquoi pas? Un de
mes camarades avait mis des tas de noms pour le jury, des types qu’il
connaissait, et finalement il y avait Soupault, lonesco, Langlois... mais ils
ne venaient jamais aux réunions. Vous,
vous veniez; toi, tu venais...
Roland Sabatier - Bon, alors lui...
Isidore Isou - Je l’ai vu une fois,
quand il a eu le prix. Il
m’a dit qu’il devait aller chez quelqu’un d’autre; il devait aller chez un
ancien surréaliste qui a été éliminé et qui plagiait l’hypergraphie. J’ai vu
ça, tu sais, je ne dormais pas, j’étais insomniaque. Alors je l’ai quitté,
dégouté...
Roland Sabatier - Oui, alors maintenant
Isidore Isou - Je me suis souvenu de
lui quand j’ai vu qu’il défendait Ursonate dans le catalogue Poésure
et peintrie à Marseille... Mais il ment! Il oublie la lettre de l’auteur d’Ursonate
à Gropius : “Moi, aryen qui a été affichée à l’exposition...
Roland Sabatier - ... du Centre Georges
Pompidou.
Isidore Isou - ...
De temps en
temps, il faisait le clown Dada en Angleterre, là c’était permis, mais il
faisait surtout des poèmes expressionnistes! Dadachy, pendant ce
temps-là, laissait sous silence certaines choses.
Roland Sabatier -
Donc il prenait
des positions qui te semblaient incohérentes
Isidore Isou - Fausses !...
Roland Sabatier
- ... fausses sur Ursonate et
sur...
Isidore Isou -... Ursonate...
Roland Sabatier - ... ou Dada?
Isidore Isou - Surtout sur Ursonate.
Roland Sabatier - Recenment, il te
critique dans ta manière d’envisager Ursonate dans le numéro 3 de la
revue Le travail de l’art.
Isidore Isou - Mais il évolue, il
dit maintenant qu’il a étudié Ursonate en soi, mais il ne dit pas ce que
faisait son auteur en même temps… Il me reproche de dire que cest un ersatz de
l’expressionnisme, de Werfel, de Benn, etc... Mais je dis... oui,
naturellement, c’est le chaos si on cite Déroulède ou Ponsard avec Baudelaire,
on arrive à dire que tous les poèmes sont beaux. Il y a des nuances dans chaque poème; on ne
peut pas citer un milliard de poèmes. On
cite les tapes principales et les grands créateurs. Alors lui, il s’occupe des
nuances, c’est très bien, mais au nom des nuances il falsifie tout... Tu
comprends... Au nom des nuances il falsifie toutes les choses, il dit que le
vorticisme est très proche de Dada, mais ce n’est pas vrai !
C’est proche de Picasso, des cubistes, et Dada vient après, comme plagiaire... Il
fausse tout... A la fin, il dit “Aragon”, mais il
oublie qu’Aragon a fait la préface des textes de Jdanov en français, qu’il
était jdanoviste. Tout ça, il ne le dit pas. “La paillasse” Aragon était tout
le temps avec Georges Marchais qui dira que Duchamp lui a offert l’oeuvre
intitulée LHOOQ, mais il ne dit pas que Marchais défendait Gérasimov et
Lysenko et qu’il est responsable du massacre de l’art... Après ça, nous avons
connu la victoire totale de Breton et de Dada, mais Aragon a résisté à
l’avant-garde comme Hitler dans un bunker, jusqu’au bout. A la fin, tout le
monde l’a quitté... Dadachy a commis une escroquerie. Il n’a pas dit ce qui
s’est réellement passé dans l’art. Il n’a jamais dit la vénté sur ma bagarre
contre les jdanovistes, tu comprends ? D’ailleurs, nous allons organiser une
exposition pour dire la vérité sur le Dada allemand !
Roland Sabatier - Il a extrait ce qui
venait confirmer ses vues?
Isidore Isou - Il a extrait de celle
avant-garde tout ce qu’il ne connaissait pas. Par exemple, il ne sait rien de
l’économie nuclaire ni du Soulèvement de la jeunesse de 47... rien!
Roland Sabatier - Il va très loin dans
la critique qu’il te fait puisqu’il dit que tu ne vaux pas le détour...
Isidore Isou - Mais mon nom, c’est
Isou, ma mère m’appelait Isou, seulement va s’écrit autrement en Roumain. Et
Goldstein, je n’ai pas honte de mon nom. Chez Gallimard, on savait que je
m’appelais Isidore Isou Goldstein. Isou, c’est mon nom. Seulement en roumain,
va s’écrit I. z. u. alors qu’en français, c’est Isou...
Roland Sabatier - Mais je ne crois pas
qu’il se moque de ton nom...
Isidore Isou – Sì, il dit que c’est
un pseudonyme...
Roland Sabatier - Quand il dit “un
Isou” c’est ta personne qu’il…
Isidore Isou - Mais il ne connait
pas Isou. Il ne connait pas mes livres de chimie, de physique, ni mon livre de
medecine, ni mon livre sur la technique, ni l’économie nucléaire, ni rien...
Roland Sabatier - Avant même d’en
arriver à tout cela, on peut affirmer qu’il ne connaît même pas le lettrisme.
Isidore Isou - Oui, bien-sûr... Dadachy,
c’est un escroc! Il a publié des textes
surréalistes ou dadaïstes de dixième zone...
Roland Sabatier - Oui, mais plus
concrètement?
Isidore Isou - Concrètement, c’est
une attaque! ... On a à faire à lui comme on aurait à faire à Cabanel ou à
Déroulède devant Picasso ou Matisse, tu vois?
Roland Sabatier - Sa critique se fonde
sur une lettre de 1947, de l’auteur de Merz, publiée par Hotzman, pour la
première fois en 1958, dans
Courrier Dada, où il dit que les lettristes de Paris copient Ursonate.
Isidore Isou - Il faut voir ce que
je connaissais, moi, en 1946. Où il était, lui, en 46? C’est là que paraît La dictature
lettriste, je ne connaissais pas Ursonate... Dadachy est un faussaire,
tout ce qu’il cite c’est des types arrivés après 46! Il cite des livres et des expositions de
1949, 1955, de 1960, alors que tout va n’a pu se faire que parce que le
lettrisme avait fait une certaine publicité...
Roland Sabatier - Il faut donc conseiller
aux amateurs sincères de s’éloigner des vues de ce personnage?
Isidore Isou - Oui.
Roland Sabatier - Et la servilité ?...
Isidore Isou - Moi aussi, je suis
servile. Je suis servile devant les grands créateurs. Je suis servile devant
mon père et ma mère, devant les producteurs, les grands créateurs, devant
Michel-Ange, Léonard de Vinci... Toi aussi, tu es servile, tu n’es pas né de rien, tu as un passé. Tu ne vas pas
détruire ton passé, tu dois
le réinterpréter en fonction de ton avenir, de ta création. Cézanne, non plus,
ne détruisait pas le passé. Et Manet avait un certain nombre de créateurs qu’il
aimait, tout Manet qu’il était... Et moi, je suis un petit Monet, et après moi
il y a d’autres créateurs qui avancent...
Roland Sabatier - Dans les cas que tu cites, est-ce que l’on
peut parler de servilité? Il y a une estime, une admiration...
Isidore Isou - Oui...
Roland Sabatier - Une reconnaissance.
Isidore Isou - Oui, si tu veux, très
bien. On est servile devant ce qu’on aime, ce qu’on connait, ce qu’on
reconnait, devant ceux qui nous semblent etre les maîtres du monde, les
dieux...
Roland Sabatier - Oui, mais alors, on
limite sa vie à n’étre que cela... La servilité, c’est ça, c’est le cerf au
Moyen Age.
Isidore Isou - Non, c’est la
servilité dans le sens de Dadachy, mais Dadachy parle de servilité alors que
nous sommes tous serviles: nous avons des dieux, nous avons toujours à être
des dieux...
Roland Sabatier - Justement, pour
devenir des dieux, il ne faut pas étre servile devant les autres dieux, il faut
les estimer, les admirer mais les dépasser.
Isidore Isou - Oui.
Roland Sabatier - Alors comment peut-on
les dépasser si l’on est servile?
Isidore Isou - Je ne sais pas quel
sens il veut y mettre... “Servile” peut avoir plusieurs synonymes, je ne sais
pas dans quel sens il emploie ce terme.
Roland Sabatier - Il le dit de manière
péjorative, dans le sens où tu n’es rien, tu n’es que la copie de l’autre...
Isidore Isou - Mais tu me rends un
service énorme, bénéfique, multiplicateur. Ce n’est pas étre servile. Je le
reconnais et cette reconnaissance c’est bénéfique et je ne suis pas non plus
servile pour autant.
Roland Sabatier - Tu manifestes ta
servilité l’égard de Léonard de Vinci, de Victor Hugo, mais tu sais jouir de
cette servilité tout en jouissant de l’attaque à leur égard .
Isidore Isou - Non, du dépassement.
Roland Sabatier - Tu veux dire que tu
n’es pas un inconditionnel systématique et total de Victor Hugo...
Isidore Isou - ... Non ... Je dis
que ce sont des grands types...
Roland Sabatier - ... dans une
discipline donnée ou dans plusieurs...
Isidore Isou - ... Oui, ils ont fait de grandes choses, il faut aller plus loin.
Roland Sabatier - Oui...
Isidore Isou - Il faut aller vers la
societé paradisiaque dans le cosmos. Donc, toi, tu as de grandes choses à faire... Nous sommes dans un
monde ignoble où il y a des merdes mélangées à des choses bien... alors tu
écrases les merdes.
Roland Sabatier - Tu écrases les
merdes?
Isidore Isou - Oui. Voilà... Mais tu
n’es pas servile, tu as les grands hommes.
Roland Sabatier - Les grands hommes?
Isidore Isou - Oui, tu as les
dieux... Tu sais ce qu'il y avait avant Dieu il y avait d’autres dieux...
Roland Sabatier - Oui, mais il n’y a
qu’un dieu au même moment, pour le même objet.... il n’y a qu’un dieu du soleil.
Isidore Isou - On peut servir des
choses qui ont été faites en temps utile. Il y a des choses productives et des
choses créatives. Des choses qui sont nécessaires, le pullover, le lit, etc... et les choses créatives qui s’inventent, que tu inventes,
qui doivent tendre vers la société paradisiaque du cosmos, jusqu’à la mort... Mais
tu as les choses productives...
Roland Sabatier - Oui, mais quel est le
rapport avec la servilité?
Isidore Isou - Je ne sais pas...
C’est le rapport du con ! … de Dadachy...
Il dit “servilité”, alors qu’il y a la production, l’utilisation de la
production héritée... c’est ça... je ne sais pas, moi, quel sens il donne au
mot servilité. Et toi ?
Roland Sabatier - C’est le sens commun,
celui du dictionnaire...
Isidore Isou - Ah bon ? Et bien
c’est un mauvais sens... Servilité... abaissement...
Roland Sabatier - Oui, abaissement,
dégradation...
Isidore Isou - Alors que tu es
peut-être Cézanne...
Roland Sabatier - Mais pour lui, je suis servile.
Isidore Isou - Il faut le
combattre... Il est servile parce qu’il ne comprend pas notre vision de la
production...
Roland Sabatier -... et de la
création...
Isidore Isou - ... et de la
création.
Roland Sabatier - Bon, revenons au
lettrisme. Du lettrisme, né en 1947, et exploré par toi et le groupe qui
t’entoure, sont sortis différents groupes de poésie phonétique qui se
chevauchent, se contredisent, s’opposent au lettrisme. Comment vois-tu cela? Ca doit te faire rire?
Isidore Isou : C’est de
l’escroquerie... Chaque poète, dans chaque pays, a ses grands imitateurs... Mais
moi, j’ai précisé Baudelaire... J’ai étudié toute la poésie, aussi bien la
poésie anglaise qu’allemande... Alors l’auteur escroc de la pr&endu Poésie
Sonore (Henri Chopin -
NdR)? ... Il faut voir ce qu’il faisait en 1946, j’ai
l’impression qu’il faisait de la poésie dans le genre “La tour de feu” ou la
poésie de la Résistance. C’est un néo-réactionnaire par rapport aux
meilleurs...
Roland Sabatier - Mais c’est pire que
tu le dis, puisque dans Poésie Nouvelle, autour de 1959, il publiait
encore des poèmes à mots.
Isidore Isou - L’auteur de La
Poésie sonore?
Roland Sabatier - Oui.
Isidore Isou - C’est affreux...
Roland Sabatier - Il faut lutter
contre...
Isidore Isou - Non, non, il faut
voir ce qui se fait, l’accepter dans chaque pays. -. et
puis moi. comme avenir, je vois l’univers, tu sais...
Roland Sabatier - Que peux-tu accepter,
puisqu’ils s’opposent au lettrisme?
Isidore Isou - Moi, je n’y peux
rien. Moi, je n’accepte pas ça... On verra, il y aura des types qui vont tomber
dans les poubelles de l’Histoire et d’autres qui resteront. J’ai déjà un
certain nombre de partisans... Il y a de nouveaux venus... le directeur des Cahiers
de l’externité, ou Josiane Romney qui écrit une histoire de la philosophie,
des grands philosophes, de Socrate et Platon à Isidore Isou. Qu’est-ce que
c’est la philosophie ? la poésie ? Pour moi, le
fondement c’est la kladologie... la somme des créations, la Créatique.
Roland Sabatier - On ne peut que citer
tout cela, on ne peut pas le développer... La Créatique et la Kladologie, on ne
peut qu’y faire allusion.
Isidore Isou - Mais toi, tu peux
expliquer ce que c’est...
Roland Sabatier - Non, il y aura une
bibliographie qui va renvoyer les lecteurs vers d’autres ouvrages... Donc, dés
son origine, il y a conflit autour du lettrisme, parmi ses successeurs, il y a
conflit, et pourtant les gens ne sont pas au bout de leur peine, puisqu’après
le lettrisme, dés 56, tu as créé la poésie infinitésimale...
Isidore Isou - …
esthapéirisme...
Roland Sabatier - ... infinitesimale, en 60, la poésie
aphoniste, puis en 92, la poésie excoordiste qui sont des domaines aussi denses
et aussi complets, aussi riches de possibilités que le lettrisme.
Isidore Isou - Oui... Mais il y a
aussi la chimie, la physique... Toute la vie, la politique, la culture sont
dans le chaos. Il faut surtout indiquer les grands moments sur le plan
théorique et on continue sur le plan pratique... Tout cela, je le laisse à mes
successeurs... La chance que nous avons eu, aussi bien toi que moi, comme
Cézanne, c’est que l’on ne nous a pas crucifis comme Jésus, que nous ne nous
sommes pas suicidés, à trente et quelques années, comme Van Gogh ou comme
Jarry, que nous ne sommes pas morts de froid... Alors pour l’avenir... ce que
je vois... c’est une victoire totale, aussi bien sur le plan de l’économie
politique que sur le reste... Maintenant, il y a des bureaucrates qui n’y
connaissent rien. Ils s’occupent de leur gagne-pain. Tout le monde vole... C’est
les politiciens qui volent des millions...
Roland Sabatier - Oui, le monde est une
horreur.
Isidore Isou - Oui.
Roland Sabatier - Justement, à partir
de toutes tes créations, non seulement dans les arts sonores, mais dans
l’ensembie de la culture, où, penses-tu, que tout cela va nous conduire?
Isidore Isou : D’abord, je crois que
je suis le plus grand créateur de tous les temps... Par la Créatique qui
remplace la Raison de Descartes... J’ai fait un travail de romain, un grand
travail de 2000 et quelques pages et ensuite...
Roland Sabatier - ... attends... il y a
la Créatique, qui est cette méthode de crdation et puis il y a tout ce
qui est induit par cette Créatique, qui sont tes oeuvres dans l’ensemble
de la culture...
Isidore Isou - Oui, chimie,
physique, médecine, technique... Un jour, je vois un petit gars très gentil qui
me dit :“Ce qui manque c’est la pratique”. Mais le Prix Nobel a été donné à
Böhr pour la théorie, et Planck, futuriste total, c’était de la physique
théorique...
Roland Sabatier - Vers quelle vie, les
créations dont tu es l’auteur, vont nous mener? Quelle sera la vie demain? A
quelle condition l’homme pourra-t-il étre enfin heureux?
Isidore Isou - Ce sera la société
paradisiaque des créateurs, et non de simples imitateurs, des producteurs. Il y
aura un peu de production parce que c’est ncessaire... Tu sais, les jeunes sont
crasés à l’école, et puis il y a l’armée... Les jeunes doivent aller un peu à
l’école, il faut qu’il y ait un peu de pratique... Les balayeurs peuvent
devenir des créateurs par la création rapide de notre enseignement... Ce que je
vois c’est la société paradisiaque... de plus en plus de créateurs... Quand une
mère va faire un enfant, elle s’occupe de son berceau, de sa chambre, il faut
lui trouver une place... savoir quelle place il va avoir. - C’est alors une
course qui commence mais on ne doit pas tuer les plus faibles... il y a les
types honnétes... tu comprends?
Roland Sabatier - Bien-sùr.
Isidore Isou - Sinon on va avoir une
société de gangsters. Soit on les reconvertit, soit les juges les
élimineront...
Roland Sabatier - Les élimineront?
Isidore Isou - ... Oui
Roland Sabatier - ... c’est ça que tu m’as dit ? …
Isidore Isou - Les bourgeois, c’est pas nous, ni les syndicats ... Alors, maintenant, je
me retrouve devant Sabatier... Tu peux étre Cézanne mais il faut que tu sois
aussi énergique. Quand je suis allé chez Gallimard, quels mensonges j’ai dû
faire, mais c’était un minimum, tu comprends...
Roland Sabatier - Bien-sûr, je
comprends... Tu ne veux rien dire d’autre?
Isidore Isou - Je ne sais pas
Roland Sabatier - Si tu penses avoir
tout dit...
Isidore Isou - Voilà.
Roland Sabatier - Voilà... bien... Ecoute, je te remercie...
Le 15 Novembre 1999, chez Isidore Isou, à Paris.
Interview publiée dans "La Termitière" n. 8, hiver 1999-2000 (directeur Philippe Blanchon).
(Retranscrit par la rédaction)
Blbllographle (extrait de plus
de 200 titres)
Philosophie
L’agrégation d’un nom et d’un
Messie, Gallimard, 1947.
L’Héritier du Chateau, Balland,
1976.
La Créatique ou la Novafique
(1941-1976). 9 tomes, Bibliothèque
Nationale, 1976-1977.
Poésie-Musique
lntroduction à une
nouvelle poèsie ot uno nouvelle musique, Gallimard. 1947.
Précisions sur ma poèsie et moi,
Escaliers de Lausanne. 1950.
Poèmes lettristes, aphonistes et
inflnitesimaux, 1981-1984, Publications Psi, 1984.
Oeuvres poètiques 194 7-1987.
Cassette magnétique, Publications EDA, 1987.
Hypergraphie
Les joumaux des Dieux, précédé de Essai sur la
déflnition, l’évolution et lo bouleversement total du roman et de la prose.
Escaliers de Lausanne, 1950.
Amos ou lntroduction à la
métagraphologie, Ur, n. 3 et Arcanes, 1953.
Initiation à la haute volupté.
Escaliers de Lausanne, 1960.
Jonas ou lo corps à la rocherche
de san âme, Edilions G.-P.. Broutin, 1984.
Architecture
Le Bouleversement do
l’Architecture. La redéfinition, le reclassement du passè, l’enrichissement par
le ciselant, l’hypergraphie, l’esthapéirisme et le super-temporel de
l’architecture, Éditions Sabatier-Satié, 1979.
Théàtre, cinéma